Elle déboule dans la rue, en retard. Esquivée par quelques vélos, elle longe le quai sous les cris perçants des mouettes. L’eau est calme, pour le moment. Quelques bateaux au loin vibrent dans la candeur du soir d’été́. Le bleu du ciel décline vers la couleur de sa complémentaire, lentement, tandis que des avions strient les quelques nuages, se dirigeant dans la même direction qu’elle. Quelqu’un l’attend.Elle traverse le pont où les touristes enthousiastes quittent l’effervescence de la vieille ville pour les quais. Ils se pressent, émoustillés, pour observer le magnifique coucher de soleil. De ruelles en ruelles, elle marche d’un bon pas, le cœur battant, l’air joyeux. Les auberges, les brasseries et les tavernes sont encore ouvertes : quand le soleil tarde à se coucher, les gens en font de même. Elle croise quelques collègues de loin, qui lui font signe. Elle ne se joindra pas à eux ce soir. Elle attend quelqu’un.Portée par une excitation enfantine, elle est en route pour Arlanda, Stockholm, Suède. Elle défile devant les vitrines décorées de Moomins, les ivrognes qui mendient, les statues de bronze sur les pavés inégaux, les églises médiévales. La beauté́ de la ville n’a cessé d’exercer sur elle tous ses charmes, auxquelles elle reste constamment réceptive.La gare centrale est bondée. Des groupes de jeunes vadrouilleurs cherchent leur chemin, souriants malgré́ le poids des sacs à dos. La nostalgie jette son voile sur son cœur, le temps de les voir défiler. Puis, elle saute dans l’Arlanda Express et attend qu’il démarre, contrôlant une énième fois si elle a pris les deux billets. Le ciel bascule petit à petit dans le crépuscule, au fil des rails qui défilent sous le train. Par la fenêtre, le paysage urbain se déploie et l’émerveille encore, bien qu’il soit devenu familier. La Suède l’habite déjà toute entière. Peut-être que ça a toujours été le cas… Depuis la première fois qu’elle y a mis les pieds, durant un périple d’adolescentes, bras dessus bras dessous avec cette fidèle amie qui l’avait toujours suivie avant son départ définitif pour Stockholm.Leur rire qui éclatait au creux de leurs oreilles, les abdos qui se forgeaient contre leur gré, l’énergie incandescente que génère le voyage... Il donne la clef pour comprendre l’autre. Cet autre qu’on apprend à connaître dans la magie de l’imprévu et qu’on apprendra à aimer pour toujours. Cet autre, ami et amie, qui respecte les moments durs d’intense solitude, la mélancolie de l’un, les doutes de l’autre, puis la remontée vitesse grand V vers l’euphorie la plus pure. La perpétuelle montagne russe qui laisse toute la place à l’improviste, qui s’emballe soudain et emporte quiconque le veut sur des chemins inattendus. Être ensemble, en voyage, c’est quand on peut se regarder dans les yeux durant vingt-quatre heures de trajet en autocar sans pleurer, en riant et en inventant des jeux stupides pour tuer le temps.Chi-fou-mi !Ouverture sur la rencontre.Ouverture sur soi.L’Amie – l’Amitié́ – l’Attente. Un tatouage d’émotions latentes.Elle sort à l’arrêt du terminal nord et reprend sa marche, poussée par un entrain qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Quand l’impatience se mêle à l’attente, les souvenirs émotionnels qui courent à l’intérieur de soi sont ingérables.L’aéroport est immense, il grouille de monde, qui viennent de partout et ne vont nulle part. Dans cette immensité où tous les possibles semblent à portée de main, elle se sent perdue, oubliant presque ce que qu’elle est venue faire ici. Tout est en mouvement, dans l’attente frénétique du voyage. Des milliers de personnes quittent leur pays, leur nation avec un avion, seul ou accompagné, par choix ou par obligation. Des milliers par jour, par villes. Des familles endeuillées ou réjouies par un départ, une arrivée. Des destins qui se croisent en chemin, leur carte d’embarquement à la main, les yeux voltigeant de visages en visages – policiers, douaniers, hôtesses de l’air... Et parmi ces milliers de vies réside l’intense sensation d’être et d’exister, avec toutes ses nuances – peur, envie, tristesse, euphorie.La voilà seule au milieu de l’aéroport d’Arlanda. Seule dans la foule des voyageurs.Elle slalome entre les gens et les valises, les caddies de bagages et les fauteuils. Les panneaux créent un tortueux parcours fléché́ qu’elle suit comme si sa vie en dépendait. Certains vacanciers courent, affolés, en sens inverse, se bousculant sans s’excuser, se demandant pardon sans continuer. D’autres, passifs, laissent passer les longues heures qu’ils avaient prévues, histoire d’être sûrs d’arriver à l’heure, parce que dans la vie on sait jamais. Des familles semblent avoir oublié de laisser derrière elles le stress de la routine quotidienne, à moins que ce ne soit l’excitation du voyage. Les gens bourlinguent dans les couloirs, tendus comme des piquets, se parlent entre eux avec des postillons, parce qu’ils ont peur de louper leur avion, louper leurs vacances, sans prendre en considération le risque de louper leur mariage, au bord de la crise de nerf.Elle écoute, au passage, l’hymne au voyage.Dans le silence, dans le rire, dans les larmes, dans l’angoisse et la peur, dans le questionnement et la quête, elles étaient là, l’une à côté́ de l’autre, regardant dans la même direction, à la poursuite du même but, à la recherche de la même clef, sans savoir comment y parvenir. Des aller-retour dans les aéroports, dans les gares, ensemble, ivres de fatigue ou d’un excès de vin rouge, à rire, toujours rire, ensemble, du départ à l’arrivée, rire des gens trop heureux pour se rendre compte de ce qu’elles étaient en train de vivre. Personne ne semblait les atteindre, ni les attendre – nous étions l’évidence.Lorsqu’elle croise tous ces gens qui s’en vont, peut-être pour toujours, elle se demande à quoi ressemblerait sa vie si chaque départ en avion ne se faisait pas depuis Arlanda. Après toutes ces années passées ici, à tisser une nouvelle vie, des nouveaux liens, de nouveaux rêves. Partie par ambition, parce que la vie n’est qu’une affaire de choix. On dit souvent que ce qui nous donne le sentiment d’être à sa place, ce n’est pas le lieu où l’on se trouve, mais les gens avec qui l’on est. Pourtant, ici, tout avait semblé prédestiné à l’accueillir.Il me manquait qu’elle.Et c’est avec elle que tout a commencé.Ici. Une fois.Portes d’embarquement A, B, C. Les escalators pour descendre, puis pour remonter. Les tapis roulants qui donnent le sentiment futuriste de pouvoir marcher plus vite que le temps qui passe. Encore des valises, des voyageurs et de l’attente, palpable dans l’atmosphère.Dans les aéroports, l’attente a beau être insupportable, on y trouve pourtant un bonheur bien singulier : celui de la réjouissance. Des portes d’embarcation aux arrivées, dans la file des WC ou celle des magasins, la réjouissance est partout, mêlée à l’appréhension. Les gens sont là, dans leur corps qui carbure au café́, bien qu’ils ne pourront jamais dormir avant d’être arrivés à bon port, ou tout au moins dans l’avion, avec les stewards qui font la danse du crash dans la mer. L’adrénaline de chaque cœur est tangible, comme l’est l’odeur des pages de livres qui se tournent, le goût des sandwichs trop chers, les bruits de ronflements et de musique de fond, pour tuer l’attente.Elle déambule encore un moment, portée par l’euphorie, suivant les flèches qui la guident jusqu’aux arrivées, le point de départ de leur re-rencontre. Elle fend la masse qui grandit devant elle. De parts en parts, des gens déboulent de partout, débouchent sur les couloirs interminables. Elle se met presque à courir, portant au creux de son cœur ce bonheur urgent, jouant des coudes dans la foule qui attend.L’aéroport rend heureux de partir, tristes de quitter. On se promet de garder contact, on se garantit de rentrer un jour, ou de ne pas partir pour toujours. On se dit qu’on part pour mieux revenir – et le temps passe, pour certains très lentement, pour d’autres trop rapidement. Les chemins se croisent à nouveau en sens inverse – un accident, un deuil, un embarquement de last minute. Et tout peut basculer dans un vol – les yeux qui ne se séparent plus d’un plateau-repas désastreux, une hôtesse de l’air un peu trop jolie, l’arrivée de quelqu’un dans un certain aéroport, celle de ses bagages dans un autre... L’aéroport devient un lieu auquel se raccrocher pour survivre, une raison de se lever le matin et partir au travail. Il est le début d’un but, le premier chapitre de la récompensé des centaines d’heures consacrées à un travail aliénant, la promesse d’un amour, l’envie d’aventures et d’exotismes, le besoin de fuir sa vie creuse et tout ce qui l’entoure. Le réalisme des aéroports est cette tension paradoxale entre la réjouissance et l’appréhension, présente dans ce grouillement d’êtres qui cherchent désespérément le chemin de leur porte d’embarquement dans un temps imparti, comme s’ils cherchaient un sens à leur vie entière. Certains travaillent pour voyager, d’autres voyagent pour vivre – et l’aéroport devient un lieu commun propice au rêve et à la rencontre.Elle finit par atteindre les arrivées, mais son amie n’est pas encore là, parmi la foule de gens qui attendent toujours. Les doubles portes vitrées s’ouvrent et se ferment devant elle, la séparent une fois sur deux d’un portrait géant de Greta Garbo et laissent passer un flot de gens dont le visage s’illumine ou s’assombrit selon la hauteur de leurs attentes. L’émotion de ceux qui attendent est davantage visible : dans les courbes des sourires qui s’élargissent, des yeux qui pétillent ; ils attendent un retour. Leur vie semble dépendre du simple fait qu’il y a devant eux des portes automatiques qui s’ouvrent lorsque quelqu’un s’avance et se ferment quand il n’y a personne.Le sommet de l’attente.Les secondes passées au compte-goutte.Le cœur qui feint de s’arrêter à chaque fois que les portes s’ouvrent.Lorsque l’être attendu entre enfin dans le champ de vision, c’est une folie qui emporte tout un chacun, qui fait semblant de rien ou qui se laisse ostensiblement emporter par l’émotion. Rires qui éclatent, hurlements qui explosent, embrassades qui claquent dans l’air. Des gens hurlent à l’ouverture des portes, en brandissant des panneaux sur lesquels sont écrits des prénoms. Le monde entier semble devenir merveilleux l’espace d’un court instant.Prenant son mal en patience, elle s’assied à une table dans un café et sirote un thé, se laissant narguer par le regard de Greta Garbo. Après le thé, un café́. Après le café́, un jus d’orange. Après le jus d’orange, un tour aux WC. Elle languit dans l’attente. Les portes s’ouvrent et se ferment. Passant d’émoi en émoi depuis des mois, son esprit impatient n’en peut plus d’attendre un instant souvent imaginé. Elle revient à ma place, se relève, fait un tour, revient à sa place. Il ne reste qu’une petite goutte de jus d’orange dans le verre. La goutte qu’il est impossible à saisir, même lorsque l’on renverse le verre et le secoue à l’envers au-dessus de sa bouche béante.Elle le pose au bar, consulte les écrans qui annoncent les arrivées pour être sûre de ne pas s’être trompée de jour, d’heure, d’année, d’aéroport. Pour savoir si l’avion est à l’heure, s’il a décollé, s’il ne s’est pas écrasé́ quelque part dans la mer. Ses yeux valsent entre l’horloge et le portrait de Greta Garbo. Tout vient à point qui sait attendre !L’atterrissage est enfin annoncé. Il ne reste plus qu’à... attendre.Le temps continue de passer comme si elle faisait un pas en avant sur la moitié de distance restante pour atteindre une porte. La foule autour diminue. Il commence à se faire tard. Dehors, le crépuscule a cédé́ à une nuit étoilée depuis longtemps. Elle imagine soudain que qu’elle ne pourrait ne pas l’observer avec quelqu’un ce soir.Les portes s’ouvrent et se ferment...Les gens crient, heureux, et elle attend...L’idée saugrenue que son amie aurait pu annuler son voyage sans la prévenir commence à grandir comme une gangrène. Elle se serait qu’une parmi d’autres à connaître la frustration de ne pas avoir vécu le bonheur de l’aéroport. Ce ne serait pas la première fois que quelqu’un attend vainement devant les portes automatique des arrivées, témoin du bonheur des autres et non du sien. Greta Garbo a définitivement disparu derrière les vitres teintées.Les yeux rivés sur le sol, un souvenir très clair émerge de nulle part. Le bord de la mer, l’étrange froid de l’été́ nordique sous le soleil éternel, le bonheur d’avoir trouvé un endroit où se reposer. Elles se regardaient et riaient, peut-être à cause de la fatigue ou de l’euphorie... Elle se souvient le regard qu’elle lui a lancé, les yeux brillants dans un soubresaut de joie silencieuse, et son sourire. Elles faisaient semblant de se battre au milieu de rien, avec au loin ces rochers qui stoppent la mer turquoise tachée de rose à cause des méduses. Elles s’étaient ensuite enfuies dans la tente, comme deux enfants sous le regard sceptique d’une vieille baroudeuse. Allongées, elles se sont regardées, les doigts de l’une se promenant dans les cheveux de l’autre. La complicité́ qui les unissait à ce moment-là était parfaite, parce que c’était beau et simple. Le bonheur ne semblait qu’être la réincarnation de ce moment magique où deux amies vadrouilleuses prennent conscience de la valeur de leur amitié.Se retrouver, se rencontrer, puisqu’après les années et l’attente, elles ont des choses à se dire. Et voyager dans les souvenirs anciens et nouveaux à construire. Les portes s’ouvrent à nouveau, d’autres gens arrivent ; des anonymes qui résultent de la symbiose entre deux personnages inconnus à un certain moment donné de l’Histoire. Ils s’en vont, bras dessus bras dessous, soulagés que l’attente se soit enfin évanouie dans le passé.Elle lève à nouveau la tête et ne comprend pas très bien ce qui se passe. Le hall des arrivées semble s’illuminer entièrement, à se demander si ce n’est pas son souvenir qui se matérialise devant ses yeux...Un sourire lumineux apparait dans l’encadrement des portes ouvertes. Le temps a passé si lentement jusque là qu’il semble vouloir rattraper son retard en défilant à toute allure. Tout son corps s’ouvre de l’intérieur pour accueillir la lumière apportée par cette présence. Ce qui se passe en ce moment est ce qui se passe mille fois par jour dans les aéroports. Quelqu’un est sans doute en train de les regarder, enviant l’éclat que prennent subitement leurs visages.Après toutes ces années d’attente, qui ont semblé si longues, elle s’écroule dans les bras de l’attendue, bousculée par deux rires réglés sur une seule voix, emportant l’attente dans ce joyeux tumulte. Elle prend brutalement conscience du fait que qu’elle a attendu cette personne avec tant d’ardeur, simplement parce qu’au fond, le bonheur ne pouvait prendre place dans sa vie qu’en la partageant avec cette amie, et que ce sentiment euphorique prend toute sa valeur qu’après la longue attente : l’attente de ces simples secondes de bonheur intense, à l’aéroport d’Arlanda.
ARLANDA
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